Chaque lundi, mercredi et vendredi cette newsletter vous partage un extrait de À la recherche du temps perdu que chacun connaisseur ou non, peut apprécier.

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Qu’est-ce qu’Une Page de Proust ?

Depuis février 2020, je cherche à partager des pages idéales de Proust, celles qui donneront envie à chacun de découvrir ou de relire À la recherche du temps perdu.

Après avoir choisi un passage dans l’un des 7 volumes de La Recherche, je le cisèle autour d’une idée centrale et vous le partage sous le même format : un titre, un commentaire d’introduction, suivi d’un extrait de moins de 2700 caractères.

À la fin de chaque Page de Proust, vous trouverez un lien qui vous mènera à l’endroit exact du texte à l’origine de l’extrait sur unepagedeproust.org.

Mon travail ressemble à celui de l’origami : je vois le texte proustien comme un matériau littéraire. Comme une feuille de papier repliée à certains endroits sur elle-même — plus ou moins selon les extraits —, le texte devient un nouvel objet qui peut passer plus facilement de main en main, et n’en contient pas moins, lorsqu’elle ne la renforce pas, toute la beauté de la prose de Proust.


Les cartes postales proustiennes

Pour accompagner votre semaine lorsque la mienne est en pause, il arrive que les pages de Proust deviennent des cartes postales. On ne sait pas quand elles arrivent et le contenu est souvent inattendu. Ce sont des petits extraits que j’ai trouvé intéressants mais trop courts pour en faire des pages. Sans lien fort ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, ils me font penser à des petits poèmes en prose ou à des haïkus géants.

Carte postale n°20


Voyages au coeur du temps perdu

Plusieurs fois par an, les extraits vous sont envoyés dans un ordre chronologique. Nous traversons alors La Recherche à grandes enjambées pour la (re)découvrir au travers d’un thème conducteur. (Voir par exemple la suite thématique sur Venise ici.)

À l’ombre de Proust

De temps à autre, j’espère vous surprendre avec des extraits d’autres auteurs classiques de roman, poésie ou d’essais. (Voir par exemple les extraits de Virginia Woolf ici.)


Pour soutenir l’aventure Une Page de Proust, les dons de toutes tailles sont reçus avec une immense gratitude ici :


Mon histoire avec Proust

Elle commence l’été suivant le baccalauréat, préparant ma rentrée en hypokhâgne. Parcourant la liste de lectures obligatoires, je tombe sur un titre charmant et jusqu’ici inconnu de moi : À l’ombre des jeunes filles en fleurs. J’imagine un livre léger, parlant d’amourettes d’adolescents, j’espère même y trouver des passages croustillants — il ne m’en faut pas plus pour me décider à commencer par ce livre.

Malheureusement, je n’ai jamais pu dépasser la première page. Impossible de comprendre la moindre phrase. Je doutais même que ce fût des phrases. Où était le verbe ? Qui étaient tous ces gens ? Je ne sais combien de fois j’ai lu et relu ce début diabolique, sans en comprendre quoique ce soit :

Ma mère, quand il fut question d’avoir pour la première fois M. de Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût en voyage et qu’elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann, car l’un et l’autre eussent sans doute intéressé l’ancien ambassadeur, mon père répondit qu’un convive éminent, un savant illustre, comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire esbroufeur que le Marquis de Norpois eût sans doute trouvé, selon son expression, « puant ».

Dépitée, presque humiliée — car je me pensais bonne lectrice, jamais un livre ne m’avait auparavant intimidée — je refermais ce livre dont je me sentais peu digne, me promettant de ne plus me frotter à tout ce qui ressemblerait à de la « grande littérature ».

Cinq ans après, ayant depuis compris que j’avais essayé de lire La Recherche en commençant par le deuxième tome au lieu du premier, un ami me convainquit de redonner une chance à Proust. J’étais alors en pleine année sabbatique, après m’être égarée dans des études de philosophie. Il paraît que La Recherche est remplie de portraits psychologiques fins et de beaucoup d’humour. Il paraît qu’il faut seulement se laisser porter par le rythme lent des phrases, comme des vagues.

Il s’ensuit alors quelques mois délicieux, pourtant durant lesquels comme le narrateur, j’étais souvent malade. Mais je ne me souviens que d’avoir, comme un enfant des années 90 en été n’ayant rien d’autre à faire, dévoré un à un les tomes en riant toute seule, bu trop de thé et qu’il faisait beau à Paris.

Ce fut comme un réveil. Beaucoup de ce que décrivait Proust, j’avais l’impression de l’avoir déjà ressenti, parfois distinctement, parfois vaguement, parfois dans une autre vie. Lire Proust a rendu mes minuscules et imprécises impressions — tout un monde ! — réels. Honnêtement j’ai eu l’impression de gagner 10 points de QI d’un coup. Et surtout, j’ai compris que les plaisirs insignifiants de la vie, les inévitables désillusions et embarras du quotidien, notre insatiable besoin de reconnaissance, c’était la vraie vie et c’était universel.

Après avoir relu la Recherche plusieurs fois, à la peur de Proust se substitua la peur de ne rien avoir de mieux ou d’aussi bien à lire. J’ai découvert depuis d’autres auteurs mais il m’arrive souvent d’ouvrir au hasard un tome de la Collection Blanche — où aucune note de bas de page ne vient défigurer les pages — et de redécouvrir le texte incroyablement dense de Proust, toujours imprégné du souvenir de la parenthèse enchantée où je l’avais lu la première fois.

J’espère que ces pages de Proust feront écho à vos propres vies, vous consoleront peut-être, et vous feront rire de vous-même et des autres. J’espère qu’elles vous donneront l’envie de vous (re)plonger dans La Recherche, ou que vous y trouverez de solides arguments pour retirer, avec soulagement, Proust de votre pile de choses à lire !

Bonne lecture,

Sandrine Lacout