Doublement stupide
Extrait de À la recherche du temps perdu, tome 4 : Sodome et Gomorrhe
Lors d’une soirée chez M. et Mme Verdurin, le marquis de Cambremer est surpris par les plaisanteries de mauvais goût de l’un des invités, avant d’apprendre qu’il s’agit du célèbre professeur de médecine Cottard. Celui-ci est en train de jouer aux cartes avec Morel et se distingue souvent par sa balourdise en société, comme ici, en évoquant sans raison la chanteuse d’opéra Célestine Galli-Marié :
Cottard et Morel s'étaient assis face à face. « À vous l'honneur, dit Cottard. – Si nous nous approchions un peu de la table de jeu, dit à M. de Cambremer M. de Charlus […] « Ié coupe », dit, en contrefaisant l'accent rastaquouère, Cottard […] « Je ne sais trop ce que je dois jouer, dit Morel en consultant M. de Cambremer. – Comme vous voudrez, vous serez battu de toutes façons, ceci ou ça, c'est égal. Égal… Galli-Marié ? dit le docteur en coulant vers de Cambremer un regard insinuant et bénévole. C'était ce que nous appelons la véritable diva, c'était le rêve, une Carmen comme on n'en reverra pas. […] ». Le marquis se leva avec cette vulgarité méprisante des gens bien nés qui ne comprennent pas qu'ils insultent le maître de maison en ayant l'air de ne pas être certains qu'on puisse fréquenter ses invités […] : « Quel est ce monsieur qui joue aux cartes ? qu'est-ce qu'il fait dans la vie ? qu'est-ce qu'il vend ? J'aime assez à savoir avec qui je me trouve, pour ne pas me lier avec n'importe qui […] ... sachant que M. de Cambremer avait certainement entendu parler du fameux professeur Cottard, M. Verdurin prit un air simplet. « C'est notre médecin de famille, un brave cœur que nous adorons et qui se ferait couper en quatre pour nous […] ; je ne pense pas que vous le connaissiez ni que son nom vous dirait quelque chose ; en tous cas, pour nous c'est le nom d'un bien bon homme, d'un bien cher ami, Cottard. » Ce nom, murmuré d'un air modeste, trompa M. de Cambremer qui crut qu'il s'agissait d'un autre. « Cottard ? vous ne parlez pas du professeur Cottard ? » On entendait précisément la voix dudit professeur qui, embarrassé par un coup, disait en tenant ses cartes : « C'est ici que les Athéniens s'atteignirent. – Ah ! si, justement, il est professeur, dit M. Verdurin. – Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c'est le même ! […] – Oui […] Vous le connaissez ? – Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C'est une sommité ! […] J'avais bien vu en l'écoutant parler que ce n'était pas un homme ordinaire, c'est pourquoi je me suis permis de vous demander. – Voyons, qu'est-ce qu'il faut jouer ? atout ? » demandait Cottard. Puis brusquement, avec une vulgarité qui eût été agaçante même dans une circonstance héroïque, où un soldat veut prêter une expression familière au mépris de la mort, mais qui devenait doublement stupide dans le passe-temps sans danger des cartes, Cottard se décidant à jouer atout, prit un air sombre, « cerveau brûlé », et par allusion à ceux qui risquent leur peau, joua sa cane comme si c'eût été sa vie, en s'écriant : « Après tout, je m'en fiche ! »

